Figure incontournable de la place financière, Jacques Bossuyt a marqué l'industrie par sa gestion rigoureuse et son indépendance d'esprit. Ancien gérant des fonds de fonds pour les Assurances Foyer, il a mené le fonds Patrimonium Diamond au sommet avec une notation 5 étoiles MorningStar sur dix ans.
Aujourd’hui Wealth Manager chez Bellatrix Asset Management, il continue d'animer le débat financier à travers sa « Lettre Financière Politiquement Incorrecte » et son format « Meet The Managers Out Of The Box ». Dans cet échange, il délaisse la langue de bois pour nous livrer les véritables leçons tirées des crises passées et sa vision du métier de gérant.
On parle souvent des crises comme de ruptures — 2001, 2008, 2020. Mais dans votre expérience, quelle a été la période la plus formatrice pour vous en tant que gérant, et pourquoi ce n'est peut-être pas celle qu'on attendrait ?
Pour moi, la rupture a été 1998-1999. A ce moment je travaillais pour le groupe hollandais Robeco. Robeco avait – avec Rabo Bank – un service d’études économiques prestigieux. En 1998, ces gens avaient publié un rapport très volumineux dans lequel ils annonçaient et argumentaient l’éclatement de la bulle internet. Et - oh surprise - 1999 était l’année record de la Bourse. La Bourse était devenu complètement maboul. Il n’y avait qu’à regarder les graphiques qui explosaient à la verticale (un peu comme aujourd’hui).
En T3-1999, je commençais déjà à conseiller du cash à mes clients, mais personne ne suivait mon conseil. T4-1999 je faisais signer un disclaimer à mes clients qui voulaient absolument investir en actions. Ce qui est arrivé en mars 2000 m’a montré que j’avais raison et qu’il faut être conséquent avec ce qu’on pense, d’où le nom de ma stratégie The Consequent Investing Concept Portfolio qui consiste à gagner en perdant moins, Win By Losing Less.
Par contre, j’ai aussi appris qu’au niveau carrière et rémunération, il vaut mieux se tromper avec tout le monde, qu’avoir raison trop tôt ! Si mes clients perdaient de l’argent en 2000, ce n’était pas de ma faute, mais la faute au marché. Si j’avais raté la hausse, ç’aurait été ma faute, et mon patron m’aurait mis à la porte En 2000, j’étais considéré comme une star, parce que je n’avais perdu QUE 39% et le marché en avait perdu 50. Mon patron était content… Ridicule n’est-ce pas.
Après, il y a eu d’autres ruptures : 2008 et 2020 où on a vu que le banques centrales pouvaient – en manipulant les chiffres et en imprimant de la monnaie de singe – mettre tous les problèmes sous le tapis. Cela me met en garde : pour la crise 2026-2027 qui arrive, les banques centrales et les gouvernements n’ont plus de moyens pour nous sauver.
Il y a un moment dans la carrière d'un gérant où la confiance bascule en excès de confiance. Comment avez-vous reconnu ce glissement chez vous — ou chez des gérants que vous sélectionniez — et qu'est-ce qui permet de s'en prémunir ?
Dans ma carrière chez Foyer, où j’ai géré un fonds de fonds flexible qui a été récompensé de 5 étoiles Morning Star, j’ai rencontré des centaines de gérants, des bons, des mauvais, des « bofs » et beaucoup d’égos hypertrophiés. Investir et sélectionner des fonds est un « peoples busines » : c’est l’homme (ou la femme) qui compte, et pas la marque de la société de gestion pour laquelle il ou elle travaille. C’est en parlant tête à tête avec eux, qu’on se rend compte qu’ils exagèrent ou pas. Et quand le narratif devient trop enthousiaste, il est temps de se retirer.
Oui, on peut avoir un excès de confiance parfois. Moi-même je l’ai eu en 2020, le Covid. Comme j’avais très bien survécu la crise de 2018 (j’avais fait +12% contre -14% pour le Stoxx50), je pensais que j’allais aussi bien naviguer entre Scylla et Charybdes en 2020. Je n’ai pas cru que cette crises extrêmement grave et dangereuse allait prendre fin uniquement à cause de l’annonce soudaine qu’une petite firme au fin fond de l’Amérique - dont personne n’avait entendu parlé - avait trouvé en 6 mois de temps (normalement ça prend au moins 2 ans) le vaccin contre le Covid. J’ai donc raté la plus grosse partie du rebond.
Les marchés haussiers prolongés créent une illusion de compétence. Qu'est-ce qu'un bull market de plusieurs années dissimule sur la vraie qualité d'un gérant — et comment le détecter avant que la correction ne le révèle à la dure ?
La période que nous vivons aujourd’hui semble donner raison aux fondamentalistes fanatiques (les djihadistes de la finance) qui disent, pas de problèmes, avec les actions on gagne toujours, regardez le Nikkei – on a attendu 35 ans – mais on gagne quand même - il suffit de rester 100% investi, faire le gros dos et attendre que l’orage passe.
Non, messieurs, investir n’est pas attendre que l’orage passe. Investir, c’est apprendre à danser sous la pluie !
Donc, une fois que les graphiques commencent à déconner, et qu’il n’y a plus aucune logique dans le marché, et surtout quand les banques centrales et les gouvernements n’ont plus de bouées de sauvetage, il faut commencer à se mettre à l’abri.
Si vous deviez isoler une seule décision — une position prise ou abandonnée — qui a fondamentalement changé votre façon de gérer, laquelle serait-elle et qu'avez-vous réellement appris de ce moment ?
Ce qui a changé ma façon de gérer, c’est quand j’ai quitté la banque Robeco (qui était devenu Sarasin entre temps) et que j’ai compris que – sur le long terme – on gagne en perdant moins.
En 2000 je me suis demandé pourquoi tous les gestionnaires du monde (pas tous, mais au moins 90% de gestionnaires) se sont trompés, alors qu’ils sont tous très intelligents et qu’ils ont tous fait les mêmes grandes études. Mais la plupart ne sont pas conséquent avec ce qu’ils pensent. C’est ce que j’appelle le risque-carrière : pour le gérant qui veut faire carrière et toucher des gros bonus, il vaut mieux qu’il se trompe comme tout le monde, plutôt qu’il ait raison trop tôt ; il ne va pas risquer sa carrière pour les clients de la banque !
J’ai toujours été conséquent avec ce que je pense, et donc je n’ai jamais touché de gros bonus. Mais j’ai reçu 5 étoiles Morning Star avec le fonds de fonds Foyer Patrimonium Diamond. Et aujourd’hui, à mon âge avancé, je gère encore des comptes de clients qui étaient investis dans le fonds. Il faut savoir que, quand Capital at Work est venu dans le giron de Foyer, ils ont liquidé le fonds au sommet de sa gloire, parce qu’ils ne voulaient pas des fonds de tiers… J’étais à ce moment le premier et le seul gérant fonds de fonds actions flexibles à Luxembourg ayant reçu 5 étoiles.
Que diriez-vous aujourd'hui à un jeune professionnel de la gestion qui pense que la data et les modèles quantitatifs peuvent remplacer ce que vous avez mis vingt ans à construire ?
Chaque année, je donne une conférence pour les étudiants dernière année Wealth Management à l’Université Paris-Dauphine. A la fin, je leur dis :
Sachez que tout ce qu’on vous a appris à l’unif n’est pas évangile. Remettez-vous régulièrement en question, et restez humble. Si vous intégrez une banque, étudiez la personnalité de votre patron. S’il a un ego surdimensionné, ne vous faites pas trop remarquer au début, mais apprenez de lui (à condition qu’il soit intelligent).
Si vous voulez gagner de l’argent, tissez un lien très personnel avec vos clients, car le tchatche est plus important que la compétence dans notre métier. Le jour où vous avez un beau portefeuille, vous pourrez quitter la banque pour une société de gestion qui vous payera sur vos AUM, et vous pourrez déléguer la gestion de vos portefeuilles à un vieux de la vieille comme moi.
