Formé à l’ingénierie de l’information, Andrea Tesei a longtemps évolué au croisement de la technologie, de la complexité et de la prise de décision. Cette trajectoire l’a conduit à s’intéresser à un angle souvent sous-estimé : non pas la règle en tant que telle, mais la façon dont elle est comprise, structurée et défendue au sein des organisations.
Aujourd’hui CEO et cofondateur d’Aptus.AI, solution européenne de RegTech dédiée aux institutions financières, il accompagne les équipes conformité et juridiques dans la construction d’une intelligence réglementaire cohérente et audit-ready. Dans cet entretien, il partage sa vision d’une conformité pensée comme un véritable levier de gouvernance et de performance.
Dans un contexte où les règles évoluent aussi vite que les marchés, la vraie menace est-elle la surcharge réglementaire… ou l’incapacité à en extraire une intelligence utile ?
La surcharge n’est pas le cœur du problème. Le véritable risque surgit dans l’intervalle entre la publication d’un texte et sa traduction en impacts précis, documentés et décisionnels. C’est dans cet espace que les validations se fragmentent, que l’incertitude s’installe et que la gouvernance se ralentit. C’est à ce moment-là que l’organisation doit passer d’une règle interprétée différemment par chaque fonction à une lecture unique, cohérente et défendable, partagée entre conformité, risques et opérations.
Au Luxembourg, où la précision, la traçabilité et l’alignement entre les trois lignes de défense sont déterminants, la capacité à transformer la réglementation en intelligence immédiatement exploitable devient un avantage stratégique. Une règle lisible, contextualisée et documentée de manière audit-ready accélère non seulement les décisions, mais renforce leur cohérence et leur solidité.
Le Luxembourg concentre fonds, banques privées et assureurs. Quels signaux faibles réglementaires y observez-vous ?
Le Luxembourg se distingue par une exigence de démonstration beaucoup plus forte que sur d’autres marchés. L’objectif n’est pas seulement de respecter la règle, mais de montrer comment elle a été interprétée, comment elle s’aligne avec les délégations, les risques et les contrôles.
Cette exigence génère deux besoins structurants : une lecture directement actionnable, pas une veille brute ; et une cohérence de lecture entre les trois lignes de défense, indispensable pour réduire les frictions internes et sécuriser les arbitrages.
Dans un environnement transfrontalier où chaque décision doit être argumentée, justifiée et traçable, les institutions luxembourgeoises recherchent des solutions qui réduisent la part d’interprétation dispersée et augmentent la qualité de la gouvernance.
Beaucoup de dirigeants considèrent encore la conformité comme un « coût ». Comment transformez-vous cette perception ?
Cette perception change dès lors que la conformité commence à accélérer les décisions plutôt que de les freiner.
Tant que les équipes doivent analyser manuellement les textes, comparer les versions et reconstruire une logique d’impact, la conformité est vécue comme un centre de coûts. Mais lorsque la réglementation devient lisible instantanément, contextualisée, alignée automatiquement sur les politiques internes et documentée de manière démontrable pour les audits CSSF, alors la conformité devient un levier d’efficacité organisationnelle.
La transformation est profonde : les équipes passent d’un rôle réactif à une posture proactive où la gestion de la réglementation devient un moteur d’innovation interne, capable de fluidifier les validations, de renforcer la confiance et d’accélérer les arbitrages stratégiques.
Avec DORA, AIFMD II, ESG et l’accélération des exigences de transparence, quelles compétences vont devenir déterminantes ?
La compétence clé devient hybride : relier les textes, les risques, les opérations et les données. Comprendre la règle est une chose ; la transformer immédiatement en impacts concrets et en décisions cohérentes en est une autre. L’IA n’a pas vocation à décider à la place des équipes, mais à structurer, comparer et rendre explicites les obligations pour soutenir des décisions humaines mieux informées.
Pour cela, les institutions ont besoin de deux piliers. D’une part, des compétences humaines renforcées : capacité à interpréter, à prioriser, à relier les obligations aux processus internes. D’autre part, un socle technologique adapté : comparaison automatique des versions, modélisation des obligations, alignement avec les politiques internes, et traçabilité exigée par les audits CSSF.
Les organisations qui réussissent leur adoption de l’IA sont également celles qui développent des champions internes, une culture d’expérimentation maîtrisée, une collaboration renforcée entre les fonctions et des outils choisis pour s’intégrer naturellement à leur gouvernance. Ces facteurs, plus que la technologie elle-même, déterminent la capacité à extraire un ROI réel.
Vous évoquez souvent un futur « AI-friendly régulation ». Que faudrait-il pour rendre la conformité plus fluide et plus efficace à l’avenir ?
Une conformité fluide dépend d’une réglementation structurée pour être comprise rapidement et appliquée sans réinterprétation constante. Cela implique une meilleure explicitation des intentions, une granularité stable et un versioning clair.
Le Luxembourg, grâce à sa proximité entre acteurs et à la rigueur de son régulateur, est particulièrement bien positionné pour encourager ce modèle. Une réglementation conçue pour être intelligible — autant par des équipes humaines que par des systèmes augmentés — permet une application plus homogène, plus rapide et plus sûre.
Elle réduit l’incertitude, améliore la qualité des contrôles et renforce la stabilité du marché. C’est la direction naturelle d’une place financière qui privilégie la gouvernance solide et l’efficacité décisionnelle.
Quel moment vous a fait voir la régulation non comme une contrainte, mais comme un moteur de transformation ?
Le déclic est venu lorsque j’ai réalisé que ce n’est jamais la règle qui freine une organisation, mais l’incertitude sur son interprétation. Lorsque les impacts deviennent clairs, structurés et traçables, les équipes avancent plus vite, avec plus de confiance et une cohérence plus forte.
La régulation devient alors un cadre qui sécurise l’action, et non un frein.
Cette conviction guide notre vision chez Aptus.AI : transformer la complexité réglementaire en clarté opérationnelle, au service de la vitesse et de la qualité des décisions. Et le marché luxembourgeois, exigeant en gouvernance, en auditabilité et en alignement transversal, confirme chaque jour la pertinence de cette approche.