L’intelligence artificielle transforme les outils, mais elle questionne surtout la manière dont les métiers vont évoluer. La conversation avec Ariane Darmon, cofondatrice d'iVesta, en est une illustration concrète.
Multi-family office fondé en 2016, iVesta accompagne les familles dans la gestion de leur patrimoine. Avec l’arrivée de l’IA, une question s’impose : comment faire évoluer un métier fondé sur la confiance, le conseil et la compréhension fine des clients, tout en préservant ce qui en fait la valeur ?
Entre nouvelles capacités offertes par la technologie et rôle central de l’expertise humaine, Ariane Darmon partage sa vision de l’avenir du family office et de la transformation du métier.
L’IA va-t-elle finir par reproduire les compétences des meilleurs consultants, avocats ou banquiers ? Les family offices sont-ils les prochains concernés ?
Nous ne sommes ni naïfs ni aveugles. L’intelligence artificielle va profondément modifier la manière dont nous pratiquons nos métiers.
Je pense d’ailleurs qu’aucune activité de conseil n’est véritablement à l’abri de cette transformation.
Mais un family office ne se résume pas à produire une analyse. Notre métier repose sur plusieurs dimensions : nous conseillons, mais nous exécutons aussi.
L’intelligence artificielle sera extrêmement performante pour analyser, structurer et synthétiser de grandes quantités d’informations. En revanche, notre rôle consiste aussi à accompagner les décisions dans la durée, à coordonner les différents interlocuteurs et à nous assurer que les sujets avancent réellement.
C’est cette capacité d’exécution qui fait une partie essentielle de notre valeur.
Chez iVesta, cette culture de l’ownership est profondément ancrée. Nous ne sommes pas dans une logique d’obligation de moyens, mais d’obligation de résultat. Un sujet n’est jamais terminé simplement parce qu’une action a été lancée : il l’est lorsque le résultat attendu est atteint, vérifié et sécurisé.
« L’intelligence artificielle peut nous aider à prendre de meilleures décisions. Mais ensuite, il faut encore les transformer en actions. »
Avec une IA capable de produire d’excellentes analyses patrimoniales, fiscales ou financières, où se situera demain la valeur ajoutée du family officer ?
Pour bien travailler avec l’IA, il faut d’abord disposer de données clients fiables, structurées et bien archivées. C’est un travail que nous avons engagé dès notre levée de fonds en 2019, avec des architectes data dédiés.
Ensuite, il faut avoir une vision globale et comprendre profondément le client, jusqu’à anticiper ses besoins et ses questions. J’encourage mes équipes à devenir des experts de la transversalité et de la connaissance client : c’est ce qui permet de mieux utiliser l’IA, de poser les bonnes questions et d’apporter un véritable soulagement au quotidien.
Enfin, l’IA peut aider à prendre une décision, mais il faut ensuite passer à l’action : contacter le notaire, relancer le banquier, s’assurer que tout est bien organisé. L’exécution reste humaine.
Le métier va évoluer : nous deviendrons davantage des garants de la qualité des données que de simples porteurs d’idées. Les deux resteront nécessaires, mais l’IA pourra de plus en plus contribuer à générer des idées. En revanche, la fiabilité, la précision et la complétude des données resteront notre responsabilité.
Si vous recrutiez aujourd’hui un jeune family officer à fort potentiel, quelles qualités rechercheriez-vous ?
Je rechercherais d’abord une capacité à penser de manière transversale.
Le métier de family officer consiste à connecter des sujets qui, pris séparément, peuvent sembler très différents : patrimoine, fiscalité, investissement, gouvernance familiale ou encore enjeux personnels. La valeur vient justement de la capacité à comprendre les interactions entre toutes ces dimensions.
Mais au-delà des compétences techniques, je rechercherais surtout une vraie capacité d’ownership.
Des personnes qui prennent les sujets en responsabilité, qui vont au bout des choses, qui prennent des initiatives et qui n’attendent pas qu’on leur dise quoi faire.
C’est une qualité qui deviendra encore plus essentielle avec l’IA. Les outils nous permettront d’aller plus vite et plus loin, mais il faudra toujours des personnes capables d’exercer leur jugement, de prendre des décisions et d’assumer le résultat.
Enfin, l’empathie client sera probablement une qualité encore plus différenciante demain. Plus la technologie progressera, plus la valeur se trouvera dans notre capacité à comprendre réellement les personnes que nous accompagnons.
Les nouvelles générations d’entrepreneurs et d’héritiers ont-elles des attentes différentes de celles de leurs parents ?
Je pense qu’il faut d’abord dépasser la question de l’âge. La jeunesse est davantage un état d’esprit qu’une génération.
J’ai des clients de 75 ans qui sont extrêmement curieux, ouverts et modernes dans leur manière de réfléchir. Et parfois des personnes beaucoup plus jeunes qui ont une approche plus traditionnelle.
Ce que je constate surtout chez nos clients, c’est leur attachement très fort à la force du collectif.
Les entrepreneurs qui choisissent un multi-family office font souvent le choix de ne pas rester seuls. Ils recherchent une combinaison d’expertise, d’échanges et d’intelligence collective.
Chez iVesta, cette dimension est profondément inscrite dans notre ADN.
Lorsque nous avons créé la société, l’idée était justement de construire un environnement où les expériences circulent, où les clients peuvent échanger entre eux et où chacun peut apprendre des autres.
C’est une différence importante avec la culture bancaire traditionnelle que j’ai connue auparavant, où la confidentialité pouvait parfois conduire à isoler les clients.
« Nous faisons le choix inverse : créer des connexions pour créer davantage de valeur.»
En 2035, quelles qualités aucune technologie ne pourra remplacer chez un family officer ?
Je pense qu’il est difficile d’imaginer aujourd’hui jusqu’où l’intelligence artificielle va progresser.
Je vais me contredire par rapport à tout ce que je viens de dire. Je suis assez convaincue que, dans dix ans, l'intelligence artificielle aura développé une empathie et une connaissance client considérables. Ce qui veut dire qu'il faudra se réinventer une nouvelle fois et continuer à évoluer au rythme des IA elles-mêmes.
Ce qui restera intemporel, en revanche : l'agilité, la curiosité, et cette capacité à aller jusqu'au bout des choses. Le family officer de 2035 ne sera peut-être plus différenciant sur la même chose qu'aujourd'hui. Mais sa raison d'être : être ce partenaire de confiance qui apporte clarté et sérénité dans les décisions les plus importantes d'une famille n'aura pas changé.
